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Réalité

J’ai lu quelques part que s’il fallait n’avoir lu qu’un seul livre, il faudrait que cela soit Les Bienveillantes de Jonathan Littell.

J’avoue ne pas être loin de partager cet avis.

Première raison à cela, la description de la 2ème Guerre Mondiale et de l’extermination des juifs, vu du côté allemand. 70 ans après, la guerre, la « solution finale », la bataille de Stalingrad sont devenus des concepts théoriques. La réalité quotidienne que décrit Littell, aussi bien dans la crudité de son exposé des conditions de regroupement et d’extermination des juifs, que dans la relative douceur dela vie à Berlin à la fin de la guerre, ne doit pas être oubliée.

La grande force de  Littell est de ne pas avoir choisi un pur salaud comme personnage principal et narrateur. L’homme, sans envergure, plutôt opportuniste, a plus la capacité a se laisser porter par les évènements et les rencontres que par sa volonté de prendre des postes et grimper dans la hiérarchie.

C’est un nazi, c’est certain. Il ne remet jamais en cause le bien-fondé de la politique de Hitler,  des actions d’extermination auxquelles il participe et qu’il organise.

Mais, c’est aussi un être humain, avec ses faiblesses (il est homosexuel) et ses peurs.

Certains lecteurs ont trouvé inappropriées les scènes décrivant la sexualité (crue) du personnage, ses relations avec sa soeur, ou ses cauchemars et fantasmes.

Je pense, au contraire, que sans ce procédé, nous aurions pris trop de distances avec le personnages, et serions resté dans la construction théorique dont je parlai au début de cette note.

2ème raison de faire de ce livre l’un des principaux romans à lire et à garder, c’est sa qualité romanesque. Arrivé au bout des 400 premières pages, là où d’habitude les autres romans se terminent, on se demande comment les 1000 pages qui restent vont pouvoir conserver l’attention du lecteur, continuer de nous étonner et de nous intéresser,  et ne pas nous lasser à force de répétitions. Rien de tout cela. Voilà un livre de 1400 pages (en édition de poche) qui se lit facilement, et sans ennui. De France, à Berlin, de Stalingrad à la mer noire, en Pologne ou ailleurs, l’histoire allemande de la seconde guerre mondiale, vue par Max Aue, le narrateur, nous remet en mémoire, sans aucune complaisance, et avec un grand réalisme, l’horreur de la politique d’extermination des juifs menée par les nazis.

A lire, pour ne pas oublier, pour que la réalité ne disparaisse pas derrière un concept.

PS : on peut toujours relire HHhH, le livre de Laurent Binet sur Heydrich qui reste aussi nécessaire et complémentaire après la lecture de Littell, et auquel j’avais consacré une note il y a quelques mois.

Vivant

Limonov n’est pas, a priori, un personnage sympathique. Président d’un part national-bolchevique en Russie, il apparaît comme le représentant d’une forme de fascisme. Quand on apprend qu’il s’est battu aux côtés des serbes de Milosevic pendant la guerre civile qui a suivi l’éclatement de la Yougoslavie, ce n’est pas l’image d’un héros positif qu’a choisi Emmanuel Carrère pour personnage de son dernier livre, prix Renaudot 2011. Ni, de fait, la tendance que je soutiens.

C’est pourtant un livre qui m’a ému et touché.

Comme dans L’Adversaire, livre sur Bernard Roman qui a assassiné sa famille après l’avoir trompée pendant des années, ou dans D’autres vies que la mienne, son livre précédent, la démarche littéraire d’Emmanuel Carrère n’est pas de porter un regard extérieur sur des personnes ou des évènements, de faire une étude clinique. On est avec le personnage, on évolue avec lui, et on le découvre progressivement, pages après pages.

Là  où l’Adversaire est une construction théorique de Bernard Roman et de ce qui a pu le conduire à tuer sa famille lorsqu’il ne pouvait plus continuer à mentir, Limonov s’appuie à la fois sur les entretiens de Carrère avec Limonov, et sur les livres de Limonov lui-même, puisqu’écrivain, son oeuvre est essentiellement autobiographique (plutôt de qualité, à en croire Carrère).

Pour s’immerger dans le personnage et atteindre une certaine réalité, il faut à Emmanuel Carrère une capacité d’empathie assez extraordinaire. Pour arriver à percevoir, comprendre, interpréter un homme qu’on n’aime pas forcément, il faut être capable de laisser de côté ses sentiments et le besoin de juger. A plusieurs reprises, le livre parle moins de Limonov que de Carrère lui-même, tant il faut d’abord se comprendre et connaître soi-même si on veut pouvoir comprendre les autres. Se comprendre soi-même, comprendre les raisons de ce qu’on ressent face à un acte ou une position de son personnage, se percevoir en relation avec cet acte pour pouvoir le dépasser et pouvoir l’interpréter par rapport à lui et non par rapport à soi. N’oublions pas que le personnage, ici, Limonov, n’est pas un personnage de fiction, mais un être réel qui a réellement vécu les actes qui sont décrit, les a raconté et qu’il est difficile de tricher avec cette réalité là.  N’oublions pas, non plus, qu’il n’est probablement pas anodin que le personnage soit un russe et que la période concernée soit celle de la fin de l’Union soviétique, lorsque la  mère d’Emmanuel Carrère est une spécialiste reconnue de l’ex-URSS.

La dimension politique est notamment très présente à la fin du livre. Elle apporte un éclairage inhabituel sur Gorbatchev, et sur Poutine, leur rôle et ce qu’ils ont apporté à la Russie. Cette approche a été une surprise et m’a semblé assez en décalage avec l’image que les européens ont gardé de cette période. Cette leçon d’histoire n’est certainement pas un élément négligeable du livre.

Il y a un sujet, un auteur, un personnage, mais pour que l’alchimie d’un livre fonctionne, il faut un lecteur.

A côté de la vie (romanesque) de Limonov, du style d’Emmanuel Carrère, de l’arrière plan historique et politique, les interrogations spirituelles de Carrère et de Limonov ont trouvé un écho très fort avec mes propres réflexions. C’est probablement un élément important des raisons qui m’ont fait aimé ce livre.

Au-delà de cet élément personnel, les dernières pages, que je ne dévoilerai pas, tant elles illustrent la méthode Carrère, dans ce dialogue à 3 entre le personnage, l’auteur et son fils pour trouver une fin « acceptable » au roman, justifient la lecture de Limonov, le livre d’Emmanuel Carrère.

Afrique

Magie de la littérature : on prend un livre, au hasard (enfin, presque), parce que le titre vous plait, et, finalement, on ne regrette pas d’avoir choisi ce livre qu’on a pris un grand plaisir à lire.

C’est ce qui vient de m’arriver avec Mais le fleuve tuera l’homme blanc, de Patrick Besson.

Je ne connaissais pas Patrick Besson, mais mon goût pour l’Afrique m’avait attiré vers le titre. Les commentaires entendus sur le dernier livre de Patrick Besson, Le Plateau télé: Chronique du temps passé devant la télévision, tiré des ses critiques dans Le Figaro, avaient, de leurs côtés, réveillés mon attention.

Aucune déception, donc, à la lecture, de découvrir, à la fois, un polar, un histoire politique, et le style de Patrick Besson.

Entre Congo (Brazzaville) et République Populaire du Congo (ex-Zaïre, Kinshasa), ces deux ex-colonies, respectivement Française et Belge, l’auteur revient sur une page de l’histoire africaine de ces 20 dernières années et le rôle de la France, au travers de ses quatre personnages, un coopérant spécialiste du pétrole, un conseiller des présidents africains, une expatriée russe installée depuis longtemps, et une ex-agente des services secrets français, ainsi que tous les acteurs noirs qui gravitent autour d’eux

Patrick Besson réussit à décrire le particularisme de l’homme blanc qui a choisi (?) l’Afrique, en même temps que la réalité d’une Afrique multiple. Cette opposition entre les blancs et noirs, entre l’individualisme et l’argent d’un côté, et la multitude et la débrouille de l’autre,est fondamentale. On la retrouve dans Combat de Nègre et de Chiens, la pièce de Bernard-Marie Koltès, revue récemment dans une mise en scène impeccable au Théâtre de La Coline  à Paris.

Le livre est-il construit sur cette dualité : entre les 2 pays, entre 2 capitales, entre 2 rives du fleuve Congo, entre blancs et noirs, entre hommes et femmes, entre 2 ethnies, hutus et tutsies ? Je ne saurai dire.

En tout cas, en remettant en perspective l’origine du conflit et du génocide qui a opposé les Hutus et les Tutsis, c’est à une nouvelle compréhension de l’Histoire récente que nous amène Patrick Besson. Le détailler ici, le remettre en perspective de ce qu’on sait du Rwanda, ferait perdre une partie de la richesse du livre.

A lire donc, avec l’esprit curieux

Entier

Comment être amoureuse d’un homme qui vous efface de son existence ?

Vincere est un film de Marco Bellocchio sur une femme, Ida Dalser, avec laquelle Benito Mussolini a eu un enfant vers 1914.

Loin d’être l’histoire de Benito Mussolini, c’est d’abord l’histoire d’une femme, qui a tout donné à l’homme qu’elle aime (notamment son argent puisqu’elle finance le journal qui permettra l’émancipation politique de Mussolini et qui fondera le parti fasciste, et qui découvre qu’elle l’a perdu malgré l’enfant qu’ils ont eu ensemble et que Mussolini a disparu. Ida Dalser fera tout pour faire reconnaître son statut d’épouse, contre la femme « officielle » et contre le Duche. Traité comme folle, elle sera enfermée dans hôpital psychiatrique et perdra la gadre et la trace de son enfant, leuel finira, lui aussi enfermé dans un pensionnat.

Bellocchio a réussi à la fois une très belle figure de femme, entière, refusant de céder, refusant l’évidence, et un film avec une image et une mise en scène très travaillées. Mélant utilement des images d’archives du Duche, une musique et une scénographique très fortes, il réussit des plan dans lequel la composition, parfois très simple, s’intégre dans la narration.

Un film à voir !

© Daniele Musso