Archives de catégorie : Cinéma

Terreur

Au travers des récits croisés de la vie, de l’arrestation, des interrogatoires et de la déportation du poète russe, Ossip Mandelstam, Robert Littell décrit, dans L’hirondelle avant l’orage, le quotidien du stalinisme.

Soit la forme de descriptions à la première personne du singulier, comme si Littell avait recueilli les confidences des protagonistes, un lutteur de foire, le garde du corps de Staline, Mandelstam lui-même, sa femme et sa muse, Nadejda, sa meilleure amie, l’horreur de l’arbitraire et de l’asservissement intellectuel prend forme dans le Moscou des années trente.

Roman à la fois simple dans sa forme, riche dans contenu, et prenant quand à son sujet, L’hirondelle vaut aussi par l’humanité qui se dégage des personnages, Staline compris, et la sorte de fascination qu’exercent sur lui les grands poètes et écrivains russes qui sont les héros de livre.

Sur un sujet similaire, le film, Une exécution ordinaire, de Marc Dugain, avec une composition puissante et réussie de Staline par André Dussolier, raconte la même folie, la même paranoïa de Staline, à la veille de mourir. Si les protagonistes sont plus simples, une femme, médecin, le personnel de l’hôpital où elle travaille, et le mari de celle-ci (Edouard Baer, très bien), les principes de la dénonciation et de l’arbitraire sont les mêmes. Staline , à la fois humain et tout-puissant, dispose , sans souci de justice, des autres et de leur vie.

Entier

Comment être amoureuse d’un homme qui vous efface de son existence ?

Vincere est un film de Marco Bellocchio sur une femme, Ida Dalser, avec laquelle Benito Mussolini a eu un enfant vers 1914.

Loin d’être l’histoire de Benito Mussolini, c’est d’abord l’histoire d’une femme, qui a tout donné à l’homme qu’elle aime (notamment son argent puisqu’elle finance le journal qui permettra l’émancipation politique de Mussolini et qui fondera le parti fasciste, et qui découvre qu’elle l’a perdu malgré l’enfant qu’ils ont eu ensemble et que Mussolini a disparu. Ida Dalser fera tout pour faire reconnaître son statut d’épouse, contre la femme « officielle » et contre le Duche. Traité comme folle, elle sera enfermée dans hôpital psychiatrique et perdra la gadre et la trace de son enfant, leuel finira, lui aussi enfermé dans un pensionnat.

Bellocchio a réussi à la fois une très belle figure de femme, entière, refusant de céder, refusant l’évidence, et un film avec une image et une mise en scène très travaillées. Mélant utilement des images d’archives du Duche, une musique et une scénographique très fortes, il réussit des plan dans lequel la composition, parfois très simple, s’intégre dans la narration.

Un film à voir !

© Daniele Musso

Justesse

Découverte et enchantement avec le film Une Education de Lone Sherfig avec Peter Sarsgaard et Carey Mulligan.

L’histoire de l’apprentissage amoureux d’une jeune lycéenne de 16 ans, dans une Angleterre encore guindée de 1962 où la femme n’a d’autres choix que de trouver un bon mari ou d’enseigner, est traitée avec une justesse, une luminosité que Carey Mulligan donne à son personnage.

Au-delà d’une simple histoire d’amour, le film sait respecter ses personnages et son histoire sans transiger sur le regard détaché, jamais dupe, un  brin cynique que les anglo-saxons savent porter sur leurs propres travers.

Sans parler d’une chronique sociale car c’est de l’Amour dont il s’agit, de l’autre, de l’existence, de la vie, de soi, ce sont les prémices d’une transformation, d’une autre culture, d’une autre classe sociale, que rend avec beaucoup de justesse et de fraicheur le film.

Porté par une bande son aux tonalités jazzy et à la french touch de Juliette Gréco, c’est un vrai plaisir qui accompagne ce film.

Affiche du film Une Education
Affiche du film Une Education

© Metropolitan FilmExport

Fraternité

De quels ingrédients sont faits les grands films ?

Cette question qui tourmente régulièrement l’auteur de cette note, que ce soit en matière de cinéma ou de littérature, s’applique totalement au dernier film de Francis Ford Coppola, Tetro.

Sur fond d’une histoire relativement banale et déjà vue, Coppola ajoute un opus majeur à une filmographie qui compte de nombreux chefs d’œuvre.

Toute la réponse à la question du début se trouve dans ce film, dans ce que l’auteur ajoute au scénario pour en faire une œuvre personnelle.

Avec une image magnifique, en noir et blanc, avec des cadres d’une structure remarquable où les ombres et les reflets ajoutent sans cesse à l’élément principal, avec des plans formidables d’une Argentine intemporelle, avec des personnages passionnants, notamment celui de la compagne du frère ainé, tout en touches et constructions successives, Coppola construit une histoire de famille, dont on dit qu’elle hérite de son histoire personnelle.

C’est probablement un film que le cinéphile voudra voir à de nombreuses reprises, pour en comprendre la structure interne, en 3 ou 4 actes, ou la construction de chaque plan.

Ce ne serait qu’une œuvre d’auteur, si il n’y avait, en supplément, des personnages et surtout des acteurs qui passent successivement du mystère à la fêlure, s’acheminant vers une conclusion dont on ne devine pas l’issue même si on en découvre facilement les ressorts.

Vincent Gallo, en mystérieux écrivain et, découverte pour moi, Maribel Verdu, forment un couple d’une grande force , dont Coppola, auteur de cette histoire familiale, orchestre chaque pat, par l’image, la musique, la scénographie et la mise en scène.

Une œuvre magistrale !

Affiche du film Tetro de Francis Ford Coppola
Affiche du film Tetro de Francis Ford Coppola


Humanité

Que reste-t-il quand il ne reste plus rien ?

L’Homme, l’être humain.

De 2012 à La Route, le cinéma américain s’est à nouveau saisi de la thématique du cataclysme qui détruit l’espèce humaine, pratiquement en totalité.

On peut constater d’ailleurs, qu’au fil du temps, le nombre de morts augmente : l’hémisphère Nord dans Le Jour d’Après (déjà de Roland Emmerich en 2004), quelques zones américaines et d’Europe du Nord dans Deep Impact en 1998.

Quel que soit le traitement, grand spectacle pour 2012 ou émotion pour La Route, le message reste le même : quel que soit l’horreur, quels que soient les risques, il faut garder son humanité intacte, pardonner et faire de la conscience d’autrui le socle fondateur du renouveau, faire partie des « gens biens ».

Dans une thématique similaire, la fin du monde, Prédictions de Alex Proyas, s’en remet lui à un extra-terrestre pour préserver l’humanité après la fin du monde dans une parodie de Paradis. Les dernières minutes du film sont d’un risible achevé, …, passons.

Faut-il bouder son plaisir et éviter l’un comme l’autre ?

Les 2h40 de 2012 peuvent faire peur, a priori, mais passent plutôt bien. Certes, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et donc la belle famille américaine est sauvée et de nouveau réunie dans son intégr(al)ité (en supprimant par facilité le gênant et héroïque nouveau mari de l’héroïne) et le méchant (milliardaire russe) devra mourir nous sans avoir accompli lui aussi un geste spectaculaire, celui de sauver l’un de ses (obèses et stupides) rejetons, et le (scientifique) sauveur du monde saura séduire l’accorte et consciente fille (orpheline) du président des Etats-Unis. C’est du grand spectacle, avec suspense, inscrit dans l’air du temps (les chinois sauvent la planète en échange de rien) mais cela marche et c’est bien fait. Autant aller s’inspirer des débats moraux du film (jusqu’où peut-on aller pour cacher une vérité, qu’est-ce qui est autorisé pour éviter le chaos et l’anarchie ?) au cas où une situation similaire survenait.

De son côté, la lecture préalable du roman La Route de Cormac McCarthy pouvait faire craindre le pire quand à son adaptation cinématographique. Et, de fait, le résultat est mitigé. Par moment, l’atmosphère de désolation du livre est assez bien rendue par des décors de destruction et des paysages ravagés. Cependant, ce qui est suggéré dans le livre par les mots, est bien trop présent à l’écran. Alors que la couleur dominante du livre est le gris, la couleur, notamment le rouge, est par trop présente dans le film. Enfin, et ce sera mon reproche majeur, alors que le livre est aussi un roman d’apprentissage où le père transmet à son fils les clés pour qu’il survive en gardant sa force intérieure, et que celui-ci le ramène sans cesse à son humanité, aux limites de ce qu’il est bon de faire, le film ne parvient pas à rendre cet échange entre le père et le fils, probablement pas à cause des acteurs, que par la faute d’une mise en scène peu inspirée et qui cède, ici trop facilement, aux canons de la filmographie américaine.

affiche du film La Route
affiche du film La Route

Changements

Il faut aller voir Adieu Gary de Nassim Amaouche avec Jean-Pierre Bacri.

D’abord parce que c’est un beau film très bien filmé et mis en images. Le lieu, un ville dont le temps s’est arrêté avec l’usine qui a ferme, le décor, des batiments murés, une usine déserte, de grandes avenues de platanes, vides, poussiéreuses, comme le sont les rues principales des villes de western.

Ensuite, pour l’histoire, celle d’un homme, fier de son travail, et d’un fils qui cherche comment rebondir. peu de mots. Mais le travail quotidien de l’homme, pour construire sa machine, pour aller au bout des ses rêves.

Pour les idées, enfin, car dans ce village où tout semble s’être arrêté, à l’image de cet adolescent mutique, attendant son père parti et regardant les films de Gary Cooper, la vie est là, dans le désir d’une fille, dans les petits trafics des uns et des autres, dans l’aspiration sociale d’un nouvel arrivant, cette vie qui va recréer le mouvement et permettre à chacun d’aller de l’avant.

Je n’oublierai pas de sitôt l’un des formidables plans qui clôt ce film, les ablutions, filmées en très gros plan, de l’un des vieux ouvriers du village, avant de se rendre à la mosquée. Mosquée de fortune qui a remplacé les syndicats dans la Maison du Peuple, mais qui ramène la vie, l’espoir et les jeux des enfants.

A signaler pour finir, la musique envoutante du Trio Joubran qui accompagne le film.

Le Trio Joubran : http://www.letriojoubran.com

Recommencements

Peut-on encore faire une note sur le film Parlez-moi de la pluie d’Agnès Jaoui, plusieurs mois après sa sortie en salle ?

Oui, car il faut parler de ce film quand on aime la politique, le cinéma, la littérature et les gens.

Ceux qui ont l’amabilité de venir de temps en temps lire une note sur Mon Président savent bien ce blog ne parle que de cela, de la politique, du cinéma, de littérature et des gens !

Fraichement entrée en politique et parachutée dans sa région natale au nom de la parité, Agathe Villanova (Agnès Jaoui) renoue avec un passé qu’elle avait tenu éloigné, sa sœur Florence et sa vieille nourrice algérienne, Mimouna, et le souvenir de leur mère, morte depuis un an. Elle est interviewée, pour un documentaire sur les femmes qui ont réussi, par Karim (Jamel Debbouze), le fils de sa nourrice et Michel Ronsart (Jean-Pierre Bacri), lequel est amoureux de la soeur d’Agathe.

Loin d’un vaudeville, le film dresse par petites touches le portrait et la complexité de chacun des personnages.

Politique, parce que le film montre une certaine réalité de la vie d’un responsable politique, avec ses doutes, ses contraintes, le regard des autres, l’incompréhension souvent.

Cinéma et littérature, car loin d’un film d’action, c’est par de petites scènes construites sur presque rien que se dessinent les personnages et leur évolution.

Les gens, car il faut justement les aimer beaucoup pour faire sentir la complexité qui les animent et ne pas les caricaturer. Aucunes des situations, aucunes des transformations qui concluent le film ne sont artificielles, justement grâce à cette humanité qu’a su installer Agnès Jaoui.

Et ce qui ne gâche rien, on rit beaucoup, aussi bien de l’insolence de Jamel Debbouze, que de la balourdise de Jean-Pierre Bacri ou du désarroi de Agnès Jaoui.

Parlez-moi de la pluie … ou du beau temps car les jours succèdent aux jours et tout recommence, et tout continue.

Pouvoirs

(En)jeux de pouvoirs dans Jeux de Pouvoir, de Kevin MacDonald, avec Russell Crowe et Ben Affleck.

Sur fond de l’enquête de deux journalistes, l’un à l’ancienne, cubicle encombré, enquête de fond, alcool et grisaille de la vie, l’autre jeune, blogueuse, connectée et avide de scoop, le film aborde à la fois la transformation des qutotidiens et de leur modèle économique, les contraintes de la rentabilité à tout prix, le pouvoir et la corruption des lobbies militaires et la privatisation des contrats de sécurité, la responsabilité individuelle face à la responsabilité collective.

On peut certainement critiquer tels ou tels aspects de ce film qui reste dans la lignée des films policiers américains, mais il faut reconnaître la capacité des américains à utiliser l’actualité immédiate dans un film, notamment des thèmes peu fréquents comme la liberté de la presse et la nécessite d’une presse d’investigation face a la puissance de l’argent et la délégation de la sécurité intérieure et extérieure à des sociétés de mercenaires privés.

Malgré la diversité des sujets, le film, tiré d’une série anglaise, State of Play, tient le suspense pendant 2 heures.

Conscience

Trop vite sorti de l’affiche à Paris, le film Frost/Nixon, l’heure de vérité, de Ron Howard, mérite d’être vue car, au-delà de l’histoire de l’interview de Richard Nixon, président déchu à la suite du scandale du Watergate, de sa morgue et de son arrogance face au journaliste David Frost, ainsi que de la qualité de l’interprétation et de la mise en scène du film, certains aspects du film ne manquent pas d’être très actuels.

Ainsi l’attitude de l’ex-président américain envers les media et les journalistes n’est pas sans rappeler celle d’un actuel président français.

Quand la position de Nixon sur la guerre au Cambodge et les raisons de la faire (la construction d’un « Pentagone de bambous »), c’est l’exact réplique de ce que dira plus tard George W. Bush à propos de l’Irak.

Amérique

Kung-Fu Panda et Wall-e, films d’animation sortis à peu près en même temps, parlent de la même chose : l’Amérique.

Le gros panda, un peu balourd et primaire, triomphe des méchants alors que l’expérience ancestrale des maîtres du Kung-Fu échoue : métaphore d’une Amérique moins sophistiquée que les anciennes puissances justifie son interventionnisme au nom de ses bons sentiments.

Le vieux ramasseurs d’ordure libère les humains de la tyrannie technologique : symbôle de l’ouverture à la conscience écologiste et au développement durable d’une Amérique qui va, du coup, devenir le prescripteur d’un nouvel age d’or.

On peut en rire. On peut se dire que cela fait évoluer les consciences.

C’est surtout une manifestation moderne et auto-justificative de l’hégémonisme américain.