Homme, tout simplement

Mai 68 : bien sûr 40 ans, c’est une bonne occasion de revenir sur le passé et, en ces temps de dénigrement, d’essayer de comprendre.

Le livre de Virginie Linhart, Le jour où mon père s’est tu, est-il juste un livre de plus ou un témoignage important sur une époque et sur ses conséquences ?

Au lieu de raconter Mai 68, l’auteur (n’étant pas féministe, je ne perçoit pas l’absolue nécessité de féminiser ce mot), qui est la fille d’un acteur important des évènements (Robert Linhart), essaye de comprendre les conséquences de Mai 68 sur sa vie personnelle et celle des autres enfants de cette période.

Au travers de cette analyse, les ressorts humains et psychologiques de l’engagement politique, de la façon de vivre cette époque, des évolutions et revirements apparaissent.

C’est une histoire profondément émouvante et humaines qui est retranscrite par Valérie Linhart au travers des interviews des filles et fils de dirigeants et d’acteurs de Mai 68. Mais c’est aussi une histoire personnelle de compréhension et de filiation qui se construit du début du livre (pourquoi je pose ces questions) à sa fin (j’ai renoué le fil de l’histoire de mon père et compris).

Pourquoi ce livre trouve-t-il autant d’écho chez moi ? Je ne suis pas directement un enfant de 68 (je suis né en 1959), mes parents sont déjà trop vieux (39 ans en 1968) et insérés dans la vie professionnelle pour participer aux évènements, même si mon père, membre du PSU, aura accompagné les grèves dans son usine, et leur culture catholique est différentes des idéaux libertaires et gauchistes de 68.

Pourtant, cette histoire me parle et elle est un peu la mienne. Probablement parce que je suis né trop tard pour participer à Mai 68 et que mes années de militantisme ressemble à une synthèse de ce qu’il y a d’enthousiasmant dans l’effervescence intellectuelle de la politique et de riche dans sa vie personnelle et familiale.

Oui, j’aime ces heures de discussion à essayer de convaincre et d’éteindre les contre-arguments (jusqu’à une certaine intolérance quand l’interlocuteur n’est pas au niveau).

Oui, j’aime cette idée qu’on est un groupe et qu’on n’existe qu’à travers lui, que nos individualités ne comptent pas, …

J’ai vite compris, à mon détriment, que la vie politique était violente et que, sans règles, on risquait de s’y perdre. C’est probablement pour cela que je n’ai pas fait profession de la politique, voulant conserver une vie personnelle, puis familiale et professionnelle. Cet équilibre que je pense avoir réussi à établir entre ces 3 pôles (politique, famille, travail) a manqué aux enfants de Mai 68. Tout étant politique, tout étant groupe, les enfants n’avaient pas de place pour eux, ils participaient entièrement à la vie des adultes avec ce que cela peut avoir d’exaltant (tout la nuit à un concert) et d’effrayant (seul la nuit à la maison).

Merci Virginie de ton texte. Pour plein de raisons, je suis du côté de tes parents. Parce que j’ai des enfants, je sais jusqu’où il faut ne pas aller. Mais au-delà des difficultés, des angoisses, des fausses routes, des échecs, la vie ne vaut que parce que des femmes et des hommes mettent leur intelligence au service d’une cause collective. Cette cause, la leur est la nôtre. Elle aura fait progressé la liberté individuelle. Elle aura fait progressé la démocratie. Elle aura fait progresser les moeurs.

A d’autres aujourd’hui de savoir reprendre le flambeau. Nos enfants sont devenus trop conservateurs. Ils en reviendront.

Je crois sincèrement que la prochaine révolution viendra demain d’une alliance objective entre les jeunes et les retraités : les jeunes donneront la voie, les retraités, issus de 68, mettront leur talent, leur aisance et le fait qu’ils n’ont rien à perdre au service de leurs petits-enfants.

J’ai appris une chose de mes années de militantisme : on peut pas quitter la politique et les idéaux. Ils sont toujours là quoi qu’on fasse.

Quelques extraits :

page 27, un extrait du livre Tigre en papier de Olivier Rolin, Seuil, 2002, p58-59. La narratrice essaye de retrouver l’image de son père disparu en interrogeant son meilleur ami qui lui répond :

« Mais, Marie, je ne pas te parler de lui sans te parler de nous. Je ne sais pas comment te faire comprendre cela, on n’était pas tellement des « moi », des « je », à l’époque. Çà tenait à notre jeunesse, mais surtout à l’époque. L’individu nous semblait négligeable, et même méprisable. Treize, ton père, mon ami éternel c’est l’un des nôtres. Un des brins d’une pelote. Je ne peux pas le débrouiller, le dévider, l’arracher de nous, sinon je le ferais mourir une seconde fois. Sans nous son image se fanerait – sans « nous », toutes nos mémoires s’effacent. »

Sur l’école (pages 79 et suivantes)

citant Julie Faguer : « A l’école, je n’avais qu’une angoisse : c’est qu’on se rende compte à quel point ça déconnait à la maison ! J’avais le sentiment qu’à mon entrée dans la cour tout le monde allait deviner que mes parents se baladaient à poil chez moi ou avaient plein d’histoire de cul … Par conséquent, je donnais absolument tous les signes de normalité : franchement, j’étais une enfant irréprochable. »

Claudia Senik : « Je me souviens que, pour mon premier jour d’école, un copain de mon père pleurait parce que j’allais être embrigadée dans l’appalreil de répression idéologique de l’Etat ! »

Juliette Senik : « Le paradoxe du gauchisme, c’est que c’est une culture élitiste, ultra-littéraire, issue de la révolution surréaliste, qui se veut aussi du côté du peuple, dans la lutte des classes et hors de la société. Le fait d’être une bonne élève n’est pas gauchiste ! Ce qui est gauchiste, c’est d’être une bonne élève sans effort, dans la grâce, « ça va de soi » : c’est ce complexe de supériorité qui est gauchiste. »

Mai 68 et le judaïsme, page 99

Claudia : « […] 68, c’est table rase ! Et faire table rase d’un passé qui nous définit comme survivants, c’st faire le choix de la liberté, de la parole, de la sexualité , de l’exubérance … C’est déconner, c’est vivre au contraire de ses parents. »

A posteriori, la réussite d’un Castro, d’un Weber et de quelques autres, ne doit pas masquer l’échec et les difficultés de certaines vies après 68 (pages 103 et suivantes)

Thomas Piketty : « On oublie que 68 a coûté très cher à un certain nombre de gens qui ont tout plaqué du jour au lendemain pour des idéaux, puis qui se sont faits cueillir par la crise économique des années 70. (…) [Mes parents] font partie de cette majorité d’anonymes des post-soixante-huitards dont on ne parle jamais, qui est venue gonfler les rangs des chômeurs à partir du milieu des années 70, sans avoir été préparée. Je me demande si ces incidences économiques n’expliquent pas pour partie les discours que l’on a entendus par la suite, ce rejet viscéral des années 68. »

Un regard sur le monde (page 154 et suivantes)

Claudia Senik m’a expliqué qu’elle repérait les enfants de 68 à cette capacité qu’ils avaient de se moquer des règles, des institutions, des hiérarchies, à jouer avec tout ça : « La vie est y jeu, on joue, et dabs ce jeu, je me sens assez libre, et pour moi, c’est ça l’héritage de 68. Le fait de se sentir miniritaire : être la seule enfant de soixante-huitards, la seule juive, on se demande quelle va être notre place. J’ai pris l’habitude de choisir la mienne ; j’ai décidé que rien ne m’était assigné. »

Pour conclure, page 155, une vision que je partage totalement :

Aurélia Joubert soutient qu’elle a hérité de son enfance un sens critique évident, « surdéveloppé », qui lui est souvent reproché. « J’ouvre trop ma gueule, je critique trop les choses, mes opinions sont trop radicales. Les gens ne supportent pas. Aujourd’hui, il faut être sympa et cool. Pour moi, la radicalité est une forme d’exigence ; j’ai été élevé dans cette exigence-là : quand j’entreprends quelque chose, il faut le faire bien, il faut aller jusqu’au bout. Je crois que cela fait partie de leur militantisme général : ne pas lâcher les rênes du truc, tenir. C’est quelque chose que j’ai transmis à mes filles, raison pour laquelle je suis évidemment considérée par tout le monde comme une emmerdeuse. »

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